Le tuồng est une forme d’opéra vietnamien mêlant tragédie et comédie, reconnaissable à ses gestes codifiés et à ses costumes élaborés. À vocation éducative, cet art associe chant, danse et jeu dramatique, en accordant une place essentielle à l’interprétation et à la stylisation des mouvements.
Comment reconnaître le tuồng parmi les autres formes de musique traditionnelle vietnamienne ?
Le tuồng se divise en deux grandes catégories : le tuồng chính, au style plus savant et aux formes scéniques variées, et le tuồng đồ, plus comique, qui tourne notamment en dérision les fonctionnaires corrompus.
Le tuồng vietnamien présente certaines similitudes avec l’opéra chinois, appelé “Kinh kich” : une mise en scène épurée, l’importance accordée aux gestes stylisés et au mime pour exprimer les actions et les émotions, ainsi qu’un langage symbolique des couleurs dans le maquillage des personnages. Son style reste toutefois profondément vietnamien et se distingue nettement de l’opéra chinois, notamment par la présence de femmes dans les rôles féminins et par la sensibilité des textes. Les couplets rimés sont chantés selon une ancienne technique narrative appelée nói lối (enchaînement des paroles). L’accompagnement instrumental repose principalement sur la vièle à deux cordes et les percussions.
Essor et déclin du tuồng
Considéré comme l’une des premières formes du théâtre classique vietnamien, le tuồng aurait été introduit au Vietnam par Ly Nguyen Cat, un réfugié chinois établi définitivement dans le pays sous le règne du roi Tran Du Tong (1341-1369). Chargé par la suite de former de jeunes Vietnamiens, il contribua au développement du tuồng comme divertissement de cour.
Après une période d’essor sous le patronage de la dynastie Trần, le tuong fut banni de la cour du Dai Viet sous le règne du roi Lê Thánh Tông (1460-1497). Cette politique, maintenue à la cour durant les périodes dominées par les seigneurs Trịnh (16e et 17e siècles), poussa Đào Duy Từ (1572-1634), artiste talentueux issu d’une famille de tuong du Nord, à partir vers le sud et à s’installer à Phu Xuan (Hué) afin de faire découvrir cet art à la cour enthousiaste des Nguyễn. Il contribua ensuite à le populariser dans les provinces du Centre et du Centre-Sud, aujourd’hui considérées comme l’un des bastions des arts traditionnels de la scène.
Le tuồng connut un développement remarquable sous les souverains Nguyen. Cet essor s’intensifia pendant le règne de Minh Mang (1820-1841), qui créa une institution spécialement chargée des questions artistiques, notamment du recrutement des artistes, des costumes et du maquillage. À cette époque, plusieurs hauts mandarins et membres de la famille royale fondèrent leurs propres troupes de tuồng.
Le tuồng atteignit son apogée sous le règne du roi Tu Duc (1847-1883), généreux mécène des artistes, qui fit construire deux théâtres royaux consacrés à cet art. Durant cette période, son renouvellement créatif fut porté par des poètes, des dramaturges et des metteurs en scène, mais surtout par le théoricien Dao Tan (1845-1907). Considéré comme le “père fondateur” du tuồng, celui-ci écrivit plus de 40 pièces, parmi lesquelles dien vu dinh, tam ma do vuong, tram huong cac, ho sinh dan et ho sinh duong. Il contribua également à populariser cet art en organisant régulièrement des représentations publiques dans les provinces centrales de Quang Nam, Quang Ngai, Phu Yen et Binh Dinh.
Pendant la période coloniale française, le tuồng connut, comme les autres formes de musique de cour, un déclin progressif. Confronté à la popularité croissante du cải lương (opéra rénové) et à l’influence des courants occidentalisés, il fut de moins en moins représenté. Après 1945, malgré les efforts considérables des principales troupes de tuồng de Quy Nhon, Da Nang et Saïgon pour faire revivre cet art, le public continua à se tourner massivement vers le cải lương.
La création du Théâtre national du tuồng en 1959 marqua toutefois un tournant. Depuis lors, le tuồng est reconnu et valorisé par l’État comme un élément majeur du patrimoine culturel immatériel. Il est également enseigné à l’Université du théâtre et du cinéma de Hanoï dans le cadre de son cursus consacré au théâtre traditionnel.
Depuis les années 1950, de nombreux textes anciens et certaines techniques scéniques ont été adaptés afin de mieux correspondre à l’idéologie socialiste. Parallèlement, de nombreuses pièces nouvelles ont été écrites, principalement autour de la lutte pour l’indépendance nationale et la réunification du pays.
Grâce à la créativité des poètes et des lettrés, qui ont enrichi son répertoire d’un grand nombre d’œuvres, le tuồng s’est imposé comme une forme artistique nationale. Autrefois très apprécié du grand public, il séduit aujourd’hui particulièrement les intellectuels et les milieux cultivés.
