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Le chant ca trù, chef-d’œuvre du patrimoine culturel oral et immatériel

Le chant ca trù, chef-d’œuvre du patrimoine culturel oral et immatériel

Un art traditionnel vietnamien reconnu par l’UNESCO

Rachel Tran Rachel Tran | Mis à jour le 22 février 2021

L’apparition du chant dialogué, fondé sur un jeu de questions-réponses, a sans doute été l’un des principaux moteurs du développement des arts populaires vietnamiens contemporains. Ces chants ont largement contribué à façonner les valeurs culturelles du Vietnam. Assister à une représentation de ca trù, c’est écouter la voix envoûtante d’une chanteuse tout en savourant la poésie spécialement composée pour cet art vocal !

Origines du chant ca trù

Le ca trù, art populaire traditionnel vietnamien, aurait des origines religieuses. Un ouvrage consacré à l’histoire de la province de Hung Yen raconte l’histoire de Mme Dao Thi Hue, qui se servit de sa beauté et de son talent de chanteuse pour séduire et tuer des ennemis Ming. Un temple appelé Dao Nuong fut ensuite érigé en son honneur.

Les spécialistes font remonter ses origines à une forme de chant féminin appelée hat a dao, largement pratiquée comme expression de dévotion sous la dynastie des Ly (1010-1225). Au fil du temps, cet art gagna en popularité et prit finalement un autre nom : ca trù, littéralement “chant contre récompense”.

Au XXe siècle, le ca tru était devenu une forme de divertissement répandue dans le nord du Vietnam, avec pour principal foyer urbain la rue Kham Thien, à Hanoï. Après 1945, cependant, le ca tru faillit disparaître. Il fut systématiquement réprimé, car associé à la prostitution et à l’avilissement des femmes. En réalité, autrefois, les hommes pouvaient avoir plusieurs épouses et les relations extraconjugales ne suscitaient guère de scandale. Il était donc de notoriété publique que de nombreuses chanteuses célèbres de ca tru entretenaient des liaisons avec des hommes influents, une pratique alors tolérée par la société.

En 2005, le ca tru a été proposé à l’UNESCO pour être reconnu comme chef-d’œuvre du patrimoine culturel oral et immatériel. Ces dernières années, cet art a été redécouvert et remis à l’honneur par plusieurs clubs. Le plus célèbre, le club de ca tru de Hanoï, se réunit le dernier dimanche de chaque mois au temple Bich Cau Dao Quan, près du temple de la Littérature. Afin de contribuer à la renaissance de cet art ancestral, le club organise désormais chaque année un festival de ca tru, auquel participent de nombreux artistes venus de Ha Tay, Hai Phong, Thai Binh, Ha Tinh et Nghe An. Les habitants du village de Lo Khe, dans le district de Dong Anh — l’un des berceaux du ca tru — organisent eux aussi des festivals annuels le 6e jour du 4e mois lunaire et le 13e jour du 10e mois lunaire. En y assistant, vous verrez des chanteurs locaux de toutes les générations s’asseoir en cercle et accomplir une cérémonie en hommage aux fondateurs du ca tru.

Ca trù signifie littéralement “chants aux fiches de récompense”. Ce nom fait référence aux fiches de bambou qu’achetaient autrefois les hommes lorsqu’ils se rendaient dans les maisons de ca trù, où cette musique était le plus souvent interprétée. Après une prestation, ils remettaient leurs fiches à la chanteuse de leur choix, qui recevait ensuite une somme correspondant au nombre de fiches obtenues.

Ce genre était particulièrement apprécié des lettrés fonctionnaires et des autres membres de l’élite. Ils fréquentaient ces établissements pour se divertir en compagnie de jeunes femmes talentueuses. Celles-ci ne se contentaient pas de chanter : leur connaissance de la poésie et des arts leur permettait aussi de tenir une conversation pleine d’esprit, tout en servant mets et boissons. Le ca trù était également souvent interprété dans les maisons communales et les demeures privées.

Déroulement d’une représentation de ca trù

Comme de nombreux arts anciens parvenus à un haut degré de raffinement, le ca tru se décline sous plusieurs formes. La plus connue et la plus souvent interprétée ne réunit toutefois que trois personnes : une chanteuse, un joueur de luth et un spectateur. La chanteuse interprète la partie vocale tout en jouant des phách, de petites baguettes de bois frappées sur une petite tablette en bambou pour marquer le rythme. Elle est accompagnée par un homme jouant du đàn đáy, un luth à trois cordes doté d’un long manche, presque exclusivement réservé au répertoire du ca trù. Enfin, le spectateur — souvent un lettré ou un fin connaisseur de cet art — frappe un trống chầu, ou tambour d’éloge, pour manifester son appréciation ou sa désapprobation, généralement à chaque passage du chant. Sa manière de frapper le tambour indique s’il apprécie ou non l’interprétation, toujours dans le respect du rythme donné par les phach de la chanteuse.

L’art du ca trù est particulièrement complexe. La chanteuse doit faire preuve de noblesse et d’élégance dans ses gestes, sans jamais perdre l’émotion qui habite son interprétation. La maîtrise du souffle joue un rôle essentiel dans la technique vocale. Le maniement des claquettes est lui aussi très élaboré : l’artiste doit transmettre ses sentiments à travers leur sonorité.

Quach Thi Ho compte parmi les rares artistes traditionnels vietnamiens à avoir obtenu une reconnaissance internationale. En 1976, le professeur Tran Van Khe enregistra ses chants de ca trù afin de les faire découvrir au public du monde entier. En 1978, le Conseil international de la musique de l’UNESCO et l’Institut international d’études comparatives de la musique lui décernèrent un diplôme d’honneur pour sa contribution à la préservation d’une “musique traditionnelle d’une grande valeur artistique et culturelle”. En 1983, son enregistrement de ca trù se classa premier parmi les œuvres de 29 autres pays lors du Festival international de musique traditionnelle organisé à Pyongyang, capitale de la République populaire démocratique de Corée. Il remporta également le premier prix lors d’un festival similaire à Moscou. L’UNESCO rendit hommage à cette grande artiste en ces termes solennels : “Merci d’avoir préservé ce précieux patrimoine artistique traditionnel du Vietnam, véritable trésor de l’humanité.”

La voix d’or de Mme Ho était sans égale. Certains la décrivaient comme douce telle la soie, chaleureuse comme le soleil printanier et pure comme le clair de lune. Grâce à son talent exceptionnel et à son immense contribution à la culture vietnamienne, elle fut proposée pour figurer parmi les femmes légendaires du monde.

De célèbres chants de ca trù, tels que Thu Hung (“Inspiration d’automne”), Ty Ba Hanh, Dao Hong et Dao Tuyet (“la chanteuse Hong” et “la chanteuse Tuyet”), émeuvent encore profondément l’âme vietnamienne. Ils furent écrits par de grands poètes dont les noms restent gravés dans la mémoire des auditeurs : Nguyen Cong Tru, Cao Ba Quat, Nguyen Khuyen, Nguyen Quy Tan, Chu Manh Trinh, Phan Van Ai et Nguyen Thuong Hien…

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