Dans leurs relations interpersonnelles en dehors du cercle familial, les Vietnamiens accordent une importance essentielle à l’harmonie entre soi et les autres. Les principes fondamentaux qui régissent les relations familiales s’étendent ainsi aux rapports entre les membres de groupes sociaux plus larges.
Une relation sociale peut désigner une multitude d’interactions entre deux personnes ou plus, encadrées par des normes sociales, chacun occupant une position et remplissant un rôle au sein de la société. L’idée que la société constitue un prolongement de la famille transparaît dans l’usage social d’un vocabulaire initialement propre à la sphère familiale. En vietnamien, plus d’une vingtaine de termes de parenté servent de pronoms personnels. Le choix du mot approprié dépend de l’âge relatif, du statut social, du genre, du degré de familiarité, du respect et de l’affection entre des interlocuteurs qui ne sont pourtant liés ni par le sang ni par le mariage.
Dans la société vietnamienne, les relations entre les membres d’un groupe social sont principalement fondées sur le respect. Cela se manifeste tout particulièrement dans l’attitude envers les personnes âgées. Le respect et la considération qui leur sont accordés trouvent sans doute leur origine dans le devoir de piété filiale, qui demande aux jeunes de respecter et d’aimer leurs parents ainsi que les membres de la famille occupant une place comparable. Les Vietnamiens considèrent également qu’une longue vie témoigne de la bienveillance accordée par les divinités aux personnes vertueuses, et que les aînés sont les gardiens des traditions, du savoir et de la sagesse. Les personnes âgées bénéficient ainsi d’un profond respect au Vietnam, quels que soient leur fortune, leur niveau d’éducation ou leur position sociale. Cette considération s’exprime aussi bien dans les attitudes que dans les comportements, notamment par l’emploi de termes d’adresse et de tournures spécifiques. Contrairement aux sociétés occidentales, qui valorisent fortement la jeunesse, la société vietnamienne est fière de ses aînés. L’âge y est un atout, non un handicap.
Même lorsqu’ils sont jeunes, les enseignants jouissent d’un grand respect et d’un prestige important dans la société vietnamienne. Au Vietnam, la relation entre l’élève et son professeur conserve certains traits du respect d’un fils pour la sagesse de son père, mais aussi de l’attention qu’un père porte au bien-être de son enfant. Ce respect se manifeste également dans le langage. Pour s’adresser à leurs enseignants, les élèves emploient les mêmes termes que lorsqu’ils parlent à leurs parents.
Les procédés linguistiques comptent parmi les nombreux moyens permettant aux Vietnamiens de préserver leur dignité tout en ménageant celle des autres. On utilise ainsi des termes modestes, voire dépréciatifs, pour parler de soi, et des termes élogieux pour s’adresser à autrui. L’habitude de “tourner autour du pot” plutôt que de répondre négativement à une demande, tout comme la tendance d’un élève vietnamien à répondre oui aux questions de son professeur, découlent de cette volonté de permettre à chacun de “garder la face”.
“Vous et moi” en vietnamien
Aux États-Unis, les rapports interpersonnels mettent volontiers l’accent sur la convivialité, tandis que la société vietnamienne privilégie davantage le respect. On peut affirmer sans hésiter que celui-ci constitue la pierre angulaire des relations humaines au Vietnam, aussi bien au sein de la famille que dans les cercles sociaux, au travail, entre amis ou dans un couple. Cette importance transparaît dans le langage quotidien des Vietnamiens.
Lorsqu’une personne s’exprime en vietnamien, elle communique simultanément des idées et une attitude de respect — ou d’irrespect — envers son interlocuteur. Cette dimension s’exprime naturellement, car elle est inscrite dans les mots employés ; en général, ni celui qui parle ni celui qui écoute n’en a pleinement conscience. Mais si le locuteur choisit, volontairement ou non, un terme traduisant un manque de respect, son interlocuteur le perçoit immédiatement et réagit en conséquence.
En anglais américain, un seul mot, “yes”, permet d’exprimer son accord sans indiquer en lui-même une marque de respect ou d’irrespect. Bien entendu, répondre uniquement “yes” est moins courtois qu’une réponse plus développée comme “Yes, I am”, “Yes, he did” ou “Yes, Mr. Brown”. En vietnamien, en revanche, le locuteur doit choisir entre “Dạ”, “Vâng” et “Phải” pour marquer son accord. De même, une personne peut nous inviter à “xơi” — c’est-à-dire à manger ou à prendre un repas — mais, pour répondre, nous devons dire que nous avons déjà “ăn”, ou que nous n’avons pas encore “ăn”, et non “xơi”. Voilà qui peut sembler complexe !
La différence entre les usages linguistiques américains et vietnamiens apparaît notamment dans l’emploi des noms de personnes. Lorsqu’ils écrivent à quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, par exemple pour demander des renseignements ou présenter une candidature, les Américains utilisent généralement le terme “Dear” suivi du nom de famille du destinataire, exprimant ainsi courtoisie et cordialité. Les Vietnamiens, à l’inverse, emploient uniquement des formules marquant le respect, telles que “kính” ou “kính thưa”, sans interpeller la personne par son nom, car cela pourrait être perçu comme impoli ou irrespectueux. Ainsi, “Dear Mr. Brown” ne se traduit pas par “Ông Brown thân mến”, mais simplement par “Thưa ông” ou “Kính thưa ông”, des formules de respect équivalentes à “Monsieur”.
En vietnamien, on témoigne un respect particulier aux parents, aux personnes âgées, aux enseignants, aux moines, aux prêtres et aux supérieurs en employant des particules de politesse spécifiques. Une réponse orale peut ainsi commencer par “dạ”, “thưa”, “dạ thưa” ou “kính thưa”. Le mot “dạ”, souvent traduit par “oui”, est donc avant tout une marque de respect et n’exprime pas nécessairement un accord.
Les pronoms personnels constituent la catégorie de mots qui reflète le mieux l’importance accordée à l’expression du respect — ou de l’irrespect — en vietnamien. En anglais américain, le seul mot “you” sert à s’adresser aussi bien aux parents qu’aux frères et sœurs, au conjoint, aux enfants, aux amis, aux adversaires et même aux animaux. De même, les anglophones utilisent uniquement “I”, ou sa forme complément “me”, pour parler d’eux-mêmes. Voilà qui est pratique ! Ces mots ne permettent toutefois pas d’exprimer les nuances de respect ou d’irrespect véhiculées par les pronoms personnels vietnamiens. Les personnes plus âgées ou occupant un rang supérieur sont généralement désignées par des termes respectueux comme “cụ, ông, bác, chú, anh, thầy, cha, bà, cô”. Pour les personnes plus jeunes que le locuteur ou de statut inférieur, on emploie plutôt “anh, chị, chú, em, cháu, con”. Les mots “mày” et “mi” peuvent exprimer la colère ou le mépris, tandis que “ngài” et “cụ lớn” peuvent traduire une déférence excessive, voire flatteuse.
Des termes d’adresse comme “bác”, “cô” et “anh” sont sans doute parmi les plus difficiles à manier en vietnamien, car ils peuvent exprimer des sentiments opposés. Selon le contexte, ils traduisent le respect ou le dédain, la familiarité ou le mépris. Lorsqu’un Vietnamien appelle un inconnu “bác”, il peut lui témoigner du respect en le plaçant au même rang que le frère aîné de son père, exprimer de la proximité et de l’affection en le considérant comme son oncle, ou au contraire afficher ouvertement son mépris en lui attribuant un statut social inférieur.
En conclusion, les relations sociales au Vietnam se distinguent nettement de celles que l’on observe dans d’autres pays et peuvent paraître assez complexes. Lorsque vous vous exprimez en vietnamien, il est essentiel de tenir compte de cette caractéristique fondamentale de la culture locale : le respect s’inscrit au cœur même du langage.
