Lorsque j’étais bébé, ma mère et ma grand-mère me chantaient des berceuses vietnamiennes. Elles ne cherchaient pas seulement à m’endormir : c’était aussi leur façon de parler à mon cœur. À cet âge-là, je n’en comprenais pas encore les paroles, mais je ressentais toute leur chaleur et leur tendresse. Et c’est ainsi que j’ai grandi, bercé par ces mélodies…
Laissez-moi vous parler des berceuses que la plupart des Vietnamiens ont entendues durant leur enfance. Le chant des berceuses fait partie intégrante de la culture vietnamienne. Le hát ru (ou chant des berceuses) est une forme de musique populaire traditionnelle très répandue au Vietnam, en particulier dans les campagnes. Employé comme nom, ru désigne une chanson destinée à endormir les tout-petits et, comme verbe, signifie “bercer”. Mais les Vietnamiennes y confient aussi leur destin et leurs sentiments, qu’il s’agisse de la nostalgie du pays natal ou du chagrin d’une épouse éloignée de son mari. Pour aider l’enfant à s’endormir peu à peu, le rythme reste généralement paisible, tandis que les notes s’étirent avec douceur, comme un tendre dialogue entre la mère et son enfant. Les mélodies du ru varient d’une région à l’autre. Le ru puise ses origines dans des poèmes populaires composés de vers alternés de six et huit syllabes. Le rythme respecte cette tradition, mais les vers s’allongent grâce à des interjections telles que à ơi, ù ơ, à á ơ, à ơi ơi.
Dans le nord du Vietnam, le ru se chante sur cinq notes : do, ré, fa, sol et la.
En voici un exemple :
“Mon enfant, dors paisiblement,
Pour que maman puisse aller chercher de l’eau et laver le dos de l’éléphant,
Si quelqu’un souhaite les voir, qu’il monte dans la montagne
Pour contempler les dames Trưng et Triệu chevauchant leurs éléphants au dos doré.”
Toujours inspirée de poèmes alternant des vers de six et huit syllabes, auxquels s’ajoutent des interjections, la berceuse de Nghệ Tĩnh, dans le centre du Vietnam, repose sur seulement trois notes : la, ré et fa.
“Mon bébé, dors paisiblement,
Pour que maman puisse aller au marché acheter une marmite en terre cuite,
Si elle se rend au marché du Sud,
Elle t’achètera une longue canne à sucre recourbée.”
Dans le sud du Vietnam, la plupart des berceuses commencent par les mots ví dầu, qui signifient “même si” :
“Imagine que vous avanciez sur une passerelle de planches assemblées par des clous,
C’est aussi difficile que de marcher sur un pont de bambou branlant.”
Si l’habitude de bercer les enfants en chantant se fait aujourd’hui plus rare au Vietnam qu’autrefois, ces mélodies ne disparaîtront jamais. Elles occupent une place sacrée dans l’âme de chaque Vietnamien ayant grandi dans la tendresse maternelle, au son de leurs douces paroles.
